Je suis un fervent promoteur et défenseur des logiciels libres. Toutefois, je suis profondément rebuté par les idées radicales véhiculées par un individu tel que Richard Stallman qui était le conférencier vedette du premier Salon des logiciels libres du Québec.
C’est d’ailleurs ce courant puritain à la base du mouvement des logiciels libres qui m’a fait longuement hésiter à m’intéresser aux solutions libres pour les intégrer dans mon offre de services.
Depuis quelques années, de grandes corporations telles que Red Hat, Novell et Ubuntu ont contribué grandement à populariser Linux, le logiciel phare du mouvement. Mais les radicaux tels que Stallman dénonce l’incorporation de composantes commerciales dans leurs dépôts d’installation (« repositories »). Exemple, le plug-in Flash produit par Adobe est disponible à même plusieurs distributions Linux. Toutefois, ces gurus promeuvent des distributions complètement libres même si ça signifie avoir des contraintes d’interopérabilité avec le reste du monde. Ce discours de méfiance va jusqu’à décourager ouvertement l’utilisation des populaires solutions libres, mentionnées ci-haut, puisqu’elles peuvent comprendre certaines portions minimes de logiciels propriétaires. On penserait qu’ils ne veulent pas l’existence d’industrie du logiciel libre.
Avant son discours de lundi, j’étais tombé sur un texte très paranoïaque écrit par Stallman qui a été publié au début de 2010 sur les logiciels web en ligne communément appelés « SaaS » ou « Softare-as-a-Service ». Il disait que les SaaS étaient plus dangereux que les logiciels propriétaires.
Voici ses deux arguments :
- On ne peut pas modifier le code source du tout, car on n’a même pas accès à l’environnement de déploiement du logiciel (accès aux serveurs).
- Si le fournisseur doit héberger vos données, il peut faire ce qu’il veut avec sans votre permission.
Stallman préconise la liberté totale en informatique. Ça veut dire qu’il ne veut dépendre d’aucune personne. On doit installer un logiciel entièrement gratuit avec son code source sur du matériel qui nous appartient.
Pourtant, la majorité des utilisateurs dans le monde ne sont pas des informaticiens. Ils s’attendent à être servis. Une compagnie comme Apple vend des produits conviviaux très fiables. Il y a une niche pour ça et leurs clients ne me paraissent pas souffrir du contrôle tout de même important de la pomme. Serait-ce le syndrome de Stockholm?
Si on applique son raisonnement à l’extérieur de l’informatique, on doit aussi tout faire soi-même. On ne doit jamais manger au restaurant puisqu’ils ne nous donnent pas la recette et on ne sait pas comment ils ont préparé notre plat. Ils pourraient nous servir des ingrédients avariés! C’est possible et ça survient parfois. Mais, on y va au restaurant tout de même. On parle alors de confiance.
Son discours ressemble vaguement à l’idéologie « redneck » des États-Unis en réclamant le droit aux armes à feu pour se défendre et où on se méfie du contrôle du l’État. On est mieux de s’organiser seul et ne faire confiance à personne.
Nous vivons dans une société basée sur la confiance. On doit faire confiance à différentes personnes dans notre vie pour profiter des services qui nous rendent la vie plus facile. Les exemples sont nombreux.
J’écris ces lignes dans un concessionnaire automobile. J’ai un problème de filage électrique avec mes phares. Il pourrait facilement me bourrer de conneries pour me surfacturer. C’est un risque que je prends consciemment. Ai-je le choix de le prendre ce risque ou pas? Absolument. Je pourrais effectuer la réparation moi-même, mais ça me prendrait beaucoup de temps pour diagnostiquer le problème et par la suite je pourrais faire sans doutes plein d’erreurs de débutant en effectuant les travaux. Je préfère profiter de leur expertise. Je dois la payer chèrement, j’en conviens. Mais, les réparations d’auto sont un combat que je n’ai pas le goût d’entreprendre. J’ai décidé à une époque de me spécialiser uniquement en informatique. À chacun son métier. Je dois faire confiance au concessionnaire. C’est un choix réfléchi.
Dans l’entreprise, on doit prendre des risques pour des raisons économiques. Selon Stallman toute entreprise devrait déployer du logiciel libre pur mur-à-mur sur son propre équipement sous aucune autre considération. Ça prend alors une équipe permanente et importante pour faire fonctionner ça. Il n’y a pas question d’y installer des logiciels propriétaire potentiellement malicieux (comme il dit si souvent). On ne doit pas non plus héberger tout ça chez un tiers qui pourrait vendre vos données.
Ce qui ne fonctionne pas dans son discours, c’est sa conception d’utilisateur. L’utilisateur doit avoir une maîtrise absolue sur l’informatique. Ce n’est vraiment pas l’objectif d’une entreprise qui n’est pas du domaine des technologies de l’information. Elle veut être servie par l’informatique. Elle n’a aucun plaisir à gosser en informatique. Elle veut que ça marche et elle veut servir ses clients au coût le plus bas.
Dans le cas du SaaS, une entreprise ne veut plus avoir le fardeau de l’évolution d’un logiciel. Elle veut profiter du faible coût, la stabilité et l’évolution, entre autres. Elle veut se faire servir. Elle ne veut pas faire de la mécanique. C’est un choix financier qui n’est pas sans contraintes. On doit faire confiance au fournisseur avec nos données et s’adapter aux changements de la solution avec le temps. On n’a pas autant de contrôle, mais on a d’autres bénéfices qui ne sont pas présents dans le logiciel installé localement.
Les logiciels libres sont d’intérêt pour l’entreprise dans la mesure :
- qu’ils lui permettent de faire des économies en acquisition de licences
- de rester libre avec ses données (enfermement)
- d’avoir la meilleure solution (fonctionnalités, stabilité, interopérabilité, sécurité, etc.)
Si un logiciel propriétaire répond à ces critères, il est recommandé de choisir ce dernier. Je ne suis pas de l’école de pensée que ça doit être du logiciel libre ou ce n’est rien d’autre. On doit y aller avec la meilleure solution.
Le discours idéaliste et irréaliste de ces philosophes du mouvement du logiciel libre est dangereux pour l’adoption de ces derniers. Il divise l’industrie informatique et il divise même le milieu du libre. On fait la chasse aux sorcières avec les histoires à succès comme Redhat et Ubuntu. C’est un discours auto-saboteur qui radicalise le mouvement et qui rebute l’entreprise à s’y intéresser.
J’aimerais entendre votre avis aussi sur ce sujet. Croyez-vous que ce genre discours aide ou nuit à l’adoption du logiciel libre?


Très bon texte Nicolas!
Ça rejoint mon point de vue: on doit trouver la meilleure solution selon les besoins. Qu’elle soit libre ou non!
Pour ce qui est du SaaS, c’est un niveau d’abstraction supplémentaire qui permet de se détacher de certaines parties du travail et des risques. Il y a d’autres bénéfices, mais s’en est un. Il reste toujours à savoir quel niveau d’abstraction on est prêt à endurer (ou s’offrir, tout dépends du point de vue) selon nos besoins (ça reviens toujours aux besoins après tout).
PS : j’aime bien ton clin d’oeil au Syndrome de Stockholm!
Excellent texte! C’est un délice à lire!
L’élément qui, à mon avis à moi est le plus important, c’est celui où tu dis :
«Si un logiciel propriétaire répond à ces critères, il est recommandé de choisir ce dernier. Je ne suis pas de l’école de pensée que ça doit être du logiciel libre ou ce n’est rien d’autre. On doit y aller avec la meilleure solution.»
C’est exactement ce qu’on s’attend d’un professionnel de l’informatique. Or, tout «professionnel» qui sont des [Microsoft|Apple|Linux|OpenSource]-fanboy va à l’encontre de l’esprit de professionnalisme et de rigueur que demande la profession.
Sa nous ramène à la base. Le temps de devoir prendre le temps de faire une analyse des besoins réel, des solutions, et d’analyser laquelle correspond le mieux aux besoin du client (et non pas ceux de la compagnie ou des actionnaires).
J’ai entendu des gens qui auraient dû avoir peur de ce discours et qui pourtant ont dit avoir aimé le discours de Stallman.
On peut apprécier un puriste sans en être un soi-même. Personnellement, j’aime bien la logique de Stallman, elle me rappelle que si je fais des compromis, il faut que je reste conscient que c’est un compromis.
Bref, je le vois comme un phare qui nous montre les écueils, à nous de les éviter ou non.
En passant, un discours d’ouverture moins radical aurait-il attiré autant de personnes au S2LQ? J’en doute.
Le marketing, ça compte aussi
Dogmatisme ou pragmatisme? Ça dépend de ce qu’on vend. Stallman vend une idéologie. On ne peut pas vendre une idéologie en étant pragmatique. L’idéologie encadre et la pratique donne forme. Parfois les exigences de la pratique font éclater l’idéologie en place et donnent naissance à une nouvelle idéologie.
C’est ce qui s’est passé il y a quelques années lorsque certaines pratiques ne pouvaient plus s’accommoder de la logique du logiciel propriétaire mur à mur. À ce moment, Stallman a joué un rôle important dans le tracé des contours du mouvement libre.
Le problème avec les idéologues (idéalistes) c’est qu’ils ne savent pas où s’arrêter et finissent parfois par pourrir leur propre mouvement et rebutter leurs plus fervents défenseurs (Jettez un coup d’œil du côté du Vatican, pour un exemple concret).
Stallman est peut-être engagé sur ce chemin. L’avenir le dira.
J’ai plutôt apprécié le discours de Stallman, même si j’ai très souvent été en désaccord avec ce qu’il disait. Je suis loin d’être aussi extrême que lui sur ce sujet (une chance! puisque je dois travailler sous Windows…), mais il est tout de même important d’écouter ceux qui pensent différemment, et de réfléchir sur leurs arguments.
Mon expérience avec des gens qui pivotent autour du libre me font croire que les idéalistes à la Stallman sont une minorité et non la norme. La majorité (dont moi) recherchent la convivialité et le plaisir d’utilisation, avec en prime la capacité de sauver quelques sous au passage.
Et pour ce qui est du SaaS (ou de toute forme de consultation), le professionnel se doit de l’être.. professionnel… il doit répondre au meilleur de ses connaissances aux besoins du client. Enfin, c’est comme ça que ça devrait fonctionner dans un marché… libre…
Excellent texte Nicolas ! (comme d’habitude !)
Il résume très bien ma pensée.
Le véritable danger pour nos organisations est le monopole, l’absence de choix, peu importe la technologie, le fournisseur, le manufacturier, l’approche.
Merci à tous pour vos commentaires pertinents. Le seul point à Stallman auquel j’adhère c’est d’être prudent et de ne pas se placer involontairement dans une situation de perte de contrôle. Si vous achetez un logiciel propriétaire, assurez-vous d’avoir un moment connu davantage pour extraire vos données. Ce conseil va aussi pour les logiciels SaaS. Si le fournisseur ou l’éditeur du logiciel mise sur une forme enfermement, il sera capable de vous garder captif et aura la main mise sur votre plan directeur.
En temps normal, les logiciels libres répondent déjà à ces critères. L’accès au code source est pertinent dans la mesure que vous allez conserver la solution très longtemps et que vous avez le talent et le goût de plonger dans la programmation. Toutefois, une entreprise normale qui achetait auparavant des logiciels propriétaires, elle le faisait, car elle n’avait aucun intérêt à « gosser » dans le code. Elle voulait être servie uniquement par le logiciel.
Salut,
J’ai écouté la conférence de Stallman comme beaucoup de gens présent ce jour là et j’ai aussi été un des premiers à en sortir et me dire : ce mec est complètement fou ! Il est a coté de la plaque, ben raide lol
Puis c’est drole quand on a parlé de Cloud Computing, j’ai tout de suite pensé à Nicolas Roberge, je me suis dit : S’il entend ca, il va pas être content, il va y voir un risque pour son gagne pain.
Donc ca ne m’étonne pas de ta réaction de vouloir protéger ce sur quoi tu gagnes ta vie et c’est normal.
Maintenant pour ce qui est de la philosophie et l’éthique qui va derrière cela, j’ai été assez touché parce que Stallman à dit. On a envie d’y croire, d’être derrière lui, on ne sort pas indemne d’un speech du monsieur ! J’ai eu la chance de faire l’entrevue avec lui et c’était encore plus fort. C’est sur que j’ai pas osé faire du rentre dedans, un mec comme ca est dans sa bulle et ne veut rien entendre !
Sauf que malgré le faite qu’on rentre pas dans plusieurs de ses idées, je suis pas d’accord avec l’idée qu’il faut mettre du propriétaire à tour de bras et foutre ses données partout sur l’internet ! Je regarde toujours avant, voir s’il n’y a pas de solution libre le plus possible pour ne pas être coincé plus tard si je dois faire évoluer le projet.
Exemple : En ce moment je me questionne pour des utilisateurs lambdas en informatique qui voudraient collaborer ensemble sur des documents. Je pense à Google Docs.. mais avant cela je vais chercher de quoi d’équivalent à installer sur mon serveur, pour ne pas avoir le reflexe tout de suite avec Google. Mais je suis pas con non plus, je pense aux utilisateurs, si l’équivalent libre ne fait pas la job (trop compliqué, pas stable, ..), je vais aller vers le « privateurs » (pour reprendre l’excellente expression de Stallman) et fuck la philosophie et l’éthique car mon but c’est de livrer la marchandise.
Je refuse de prendre la facilité avec les logiciels libres et des fois je suis prêt à faire des sacrifices et me passer de quelques choses personnellement. Professionnellement ca c’est une autre pair de manche.
En espérant avoir animé le débat
Merci pour ton commentaire Yannick. Ton point de vue est fort intéressant et crédible puisque tu oeuvre principalement dans le libre et tu as eu un entretien one-to-one avec le personnage.
Tous semblent s’entendre que l’analyse de l’enfermement ou la privation des libertés des utilisateurs doit être faite autant dans le logiciel propriétaire, le SaaS et le logiciel libre. Au fond, c’est une analyse de risque pour le client et le soucis de bien le servir maintenant en tenant compte de l’évolution de ses besoins.